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The Equalizer
Eloge d'un personnage fictif. Parce que je me suis rendu compte seulement récemment des raisons profondes pour lesquelles j'étais scotché devant la série télévisée The Equalizer (1985-1989), diffusé vers 92-93 sur M6.
Vétéran de la CIA, Robert McCall a renversé des gouvernements, échangé des informations et des barbouzes et attrapé pas mal de cas de conscience. Excédé par le cynisme de sa profession, cherchant à se racheter de crimes plus ou moins imaginaires, il décide de prendre sa retraite et d'aider gratuitement les vraies gens de New York. Une petite annonce dans les journaux donne le ton : "Vous avez un problème? Le sort est contre vous? Appelez l'Equalizer". Il n'aide pas les républiques bananières mais les New Yorkais dans le besoin, lâchés par les flics qui s'en foutent. Sorte de chevalier errant, il s'occupera pendant quatre saisons de femmes jeunes ou vieilles menacées par des cinglés, de laveurs de carreaux grévistes, de fugueuses, de gamins enlevés ou séropositifs. Barbouze un jour, barbouze toujours, il aura quand même aussi affaire à ces enfoirés d'espions cocos. Pour le seconder, McCall fait appel à divers free-lances de la CIA : l'ex-marine Mickey Kostmayer, l'éternel divorcé homme-à-tout-faire Jimmy, le gros Sterno – pro de la surveillance – ou Jonah, l'as de l'informatique. Son ancien patron et meilleur ennemi Control est aussi dans le coin.
Reposant entièrement sur les épaules d'un acteur quasi-inconnu, fringant quinquagénaire britannique et shakespearien aux allures de militaire colonial de carrière du nom d'Edward Woodward, la série ne révolutionnait rien mais était redoutablement efficace. Tournage en décors naturels à New York, plus que télégénique (ça changeait des séries policières ensoleillées californiennes), héros d'humeur sombre, toiles de fond variées (Chinatown, les bars de célibataires, le quartier de la confection, Time Square interlope). La ville cristallise parfaitement les grandes peurs sécuritaires et urbaines, alors que les pics de criminalité semblent péter. On est en pleine "reaganite". Gap et Disney Store n'ont pas encore occupé Time Square, parfaitement crade. Le justicier de fiction fait florès, qu'il roule en bagnole robotisée, soit flic, ou pratique l'autodéfense. CBS imagine donc un redresseur de torts vieillissant – figure paternelle, le vieux Reagan père de la nation, blabla. Il faut un héros âgé pour plaire aux plus de cinquante ans et une forme de réalisme social (= la ville, c'est flippant) pour scotcher les moins de cinquante ans. Matlock, Arabesque… ok : mais à voir McCall malmener comme un sac de patates un flic ripou joué par Will Patton contre un mur, en lui gueulant "vous êtes tellement sale que ça me rend malade", on sait qu'on est ailleurs.
L'idée de base est bizarre : toute une expertise estampillée raison d'état, Irangate, Bush papa, mise au service du prolétaire, de la mère divorcée, comme si la Guerre Froide n'était pas si importante que cela. Equalizer compense l'état américain démissionnaire dans les années 80, qui laissait les citoyens dans une jungle individualiste. Le coup de génie de la série est de chercher un peu à droite, un peu à gauche, dans le fantasme et le réalisme : l'idée de base est un fantasme droitier d'autodéfense à louer, mais aussi gauche, à gauche, dans sa volonté progressiste d'égaliser les chances. La balance que rééquilibre McCall dans le générique, c'est aussi bien celle que tient la justice aveugle que celle des opportunités, faussée pour tous. McCall peut bien avoir fait des placements sympas qui le laissent confortable financièrement, il peut aussi botter le cul d'un PDG ayant volé son brevet à un père de famille en difficulté. Bon, philanthrope mais pas trop. La balance, c'est du cas par cas : si McCall prouve l'innocence d'une jeune noir accusé de vol, il ne paie pas non plus un nouvel appart' à sa mère, qui restera après l'épisode coincée dans sa banlieue morose. L'ironie d'Equalizer est bien sûr qu'en soulevant des montagnes pour les autres, notre héros n'arrive pas à faire le ménage dans sa vie : un fils un peu distant, l'incapacité à s'attacher, les morts qui le hantent…
Pourquoi lui donc? Parce que c'était un genre de "Superpapa" surpaternel, à une époque où mes rapports avec le mien étaient difficiles. Donc, je n'avais pas franchement envie de tuer le père (rétrospectivement, le personnage de McCall peut être irritant). J'avais besoin d'un autre. Et si dans dix ans, j'écris une note sur mon culte pour le film Le Justicier de New York (film de vieux plus qu'expéditif, hilarant, sarkozyen avec Papy Charles Bronson), cela prouvera que la question paternelle (et celles de la résolution rapide des problèmes de société ou de la gérontophilie) me travaille encore. Got a problem? Sinon, dans The Equalizer, y a New York, des impers Burberry, le générique le plus parano de l'histoire de la télévision et une musique percussive, flippante et orientalisante de l'ex-batteur de Police Stewart Coppeland.
Howard Phillips Lovecraft (1890-1937)
HPL, l'homme à tête de statue d'Ile de Pâques premier de la classe, a été comme beaucoup d'adolescents passés et futurs, l'un de mes écrivains préférés. Etant rationnellement paresseux (narcolepsie face aux mathématiques) depuis toujours, je ne pouvais que m'intéresser au fantastique, à l'horreur, l'indicible – ce noir graal métaphysique et stylistique pour un écrivain autoproclamé matérialiste - par jeu (insérez ici commentaire ultérieur sur se faire peur par jeu quand on est gamin ou plus gamin). Ce ne sera pas le premier paradoxe.
HPL, écrivain seulement célèbre post-mortem, rêveur reclus à Providence (Nouvelle-Angleterre), snob autodidacte ayant du mal à joindre les deux bouts toute sa vie, antisémite mariée à une juive, nietzschéen aimant le thé avec trop de sucre, a écrit beaucoup de nouvelles frantastiques, visant l'horreur cosmique, comme il disait. HPL était un écrivain de transition, héritier des Poe et Hawthorne qu'il admirait : j'ai cru comprendre que la tradition fantastique protestante américaine était liée l' "awe" – mot anglais pauvrement traduit en français par effroi, sans recouvrir sa dimension agoraphobe, flippée et fascinée. L' "awe" serait inscrit dans la culture américaine, marquée par la peur de Dieu des premiers colons, effrayés par les territoires immenses et hostiles qu'ils venaient de découvrir. Où tout était donc possible, même le pire. Mais HPL, passionné d'astronomie, convaincu que les humains n'étaient que des agrégats d'atomes qui disparaîtraient sans laisser d'âme, louche aussi vers la science-fiction, ses derniers écrits contrebalançant le gothique par des touches matérialistes : sa longue nouvelle Les Montagnes hallucinées, devant beaucoup à l'Arthur Gordon Pym de Poe, ne se contente pas du mystère antarctique (c'est froid, c'est grand, c'est vide, brrrr) mais y déterre une mythologie venue des étoiles, sans soucoupes volantes.
HPL a créé une mythologie qui plait forcément aux jeunes – mais pas trop – lecteurs. Un panthéon de dieux extraterrestres protoplasmiques, mentionnés dans des bouquins introuvables, rendant cinglés ceux qui en entendent parler dans de vieilles maisons perdues au fond des bois, et où un proche du narrateur / rejeton lointain de ces dieux pratique des trucs abominables dans la cave secrète. J'étais jeune, j'aimais forcément le côté souterrain géographique (tunnels, placards, cavernes), souterrain existentiel (une réinterprétation de l'histoire humaine, forcément plus marrante que l'officielle et réservée aux initiés, comme pour le Da Vinci Code), mythologie ordonnée (Schmurf est le Dieu-lombric du peuple épinard, Hydargos ne ressemble pas à Horos, Zeus s'est fait un tas de filles – on apprend un tas de trucs inutiles mais ordonnés quand on est jeune). Joueur du jeu de rôle adapté de son œuvre (L'Appel de Cthulhu), j'essayais de rester fidèle à son esprit et me reportais religieusement à ses nouvelles, dans le but de soutenir l'intérêt de séances de jeu tenant du happening expressionniste distancié de chambre à coucher, avec chips et Coca.
HPL, c'était aussi un style, hyperbolique et coloré : face au gouffre existentiel de narrateurs découvrant que Dieu, le Bien où les femmes n'existaient pas, HPL remplit, remplit. Ce style un peu décrié a finalement quelque chose de vain : l'horreur chez HPL est indicible mais il faut beaucoup de mots pour faire comprendre que tout cela est indicible et au-delà de toute compréhension humaine. HPL croit et ne croit pas au verbe. Le fin du fin de la fin du monde chez lui consiste à voir ses narrateurs cloués sur leur chaise écrire qu'une horreur venue de l'espace rentrée par sa fenêtre est en train de lui faire perdre la tête (Le Corbeau puissance dix et en plus court). Le relisant aujourd'hui, j'aime bien cette horreur gentleman, puritaine donc contrariée et où la vision du monde est finalement plus importante que savoir ce qu'il y a d'écrit à la page 731 du Necronomicon de la BU d'Arkham : les narrateurs interchangeables de HPL ne sont que ses doubles. Handicapés sociaux, solipsistes naphtalinés, ils ont peur du monde. Les nouvelles d'HPL suintent la peur du sexe, de la souillure (son père a fini en HP à cause de la syphilis), des gens, de l'altérité, de tout. Cet irrationnel, cet inconnu ("la peur de l'inconnu est la plus forte et la plus ancienne", écrivait-il comme credo), HPL voudrait le soumettre à la loupe de la science – comme les héros savants du Prince des Ténèbres de John Carpenter, s'efforçant de quantifier le mal – non pour le dissiper, mais au contraire confirmer que c'est foutu. Souvent, HPL effleure la physique quantique, constate que mesurer la réalité, c'est se rendre compte qu'on n'a pas les bonnes unités de mesure. Les mots par exemple.
The Office

(Ricky Gervais, Stephen Merchant, Grande-Bretagne, 2001-2003)
Avec Ricky Gervais, Martin Freeman, Mackenzie Cook, Lucy Davis...
"Qu’y a-t-il de plus important dans une entreprise? Les locaux ? Le capital ? Le turnover ? Ce sont les gens, l’investissement dans les personnes. Ma plus grande fierté n’est pas d’avoir accru les profits de 17% ou d’avoir fait des coupes dans les dépenses sans avoir perdu un seul membre de mon personnel. Non. C’était ce jeune grec : premier job en Angleterre, il parlait à peine anglais, mais il est venu vers moi et m’a dit « Mr Brent, voulez-vous être le parrain de mon fils ?"
Ca ne s’est pas fait. On a du se séparer de lui. Il était nul. Il était nul !"
David Brent
Qui est cet homme aux sentences terribles ? L'homme sans qualités de ce nouveau siècle. Bienvenue à Wernham-Hogg, PME de banlieue anglaise et qui vend du papier. The Office (2001-2003) est précisément ce que la série Caméra Café n’était pas, soit la fiction ultime sur la vie de bureau, sur les photocopieuses qui ronronnent et la vie à laquelle on peut rêver derrière son écran au taff. Filmée comme un reportage de Capital ou un Confessions Intimes sans les commentaires, le dispositif permet de jouer sur la comédie des apparences qu’est la vie au bureau : à peu près tous les employés jouent (ou du moins essayent) un rôle lorsqu’ils ont conscience d’être filmés, mais lorsque la caméra vole des moments à leur insu, on gratte la surface et voit en dessous qu'ils ont pas la banane. Les bâillements étouffés devant l'ordi, les bruits de couloirs. La caméra, en leur collant aux fesses dans leur boulot ou en les épiant, agit comme révélateur des pantalonnades jouées en public et des frustrations des personnages. Ceux-ci auront l’occasion de s’épancher face caméra sur leur boulot (on ne voit ni entend l’interviewer). Pas de réplique qui tue ou de "the one with" (Friends) mais le flot d’une journée de travail, paradoxalement sans que le spectateur s’ennuie : il se passe toujours quelque chose à Wernham-Hogg à partir de rien.
La force du show repose sur ses personnages qui ne sont jamais caricaturaux. On les a forcément croisés au bureau. Ou plutôt, la série oppose à ceux qui sont au bord de la caricature les personnages les plus humains qui soient : il y a ainsi Dawn – la standardiste boulotte qui aurait voulu être dessinatrice – et surtout Tim, commercial un peu plus intelligent que ses collègues et qui sent que sa vie professionnelle ne le satisfait pas (probablement, le personnage auquel le spectateur s’identifie le plus). Mais il n’ose franchir le pas. En face, il y a Gareth, ex-militaire sinistre pas très à l’aise avec les femmes, ni avec la vie en général. Mais la série ne vaudrait rien sans le personnage immense du patron de la boite, l’immense David Brent (joué par le co-scénariste et co-créateur de la série, Ricky Gervais) : le p’tit patron le plus pitoyable du monde, celui qui pense pouvoir manager son staff par l’humour. L’ex-rocker qui aurait du – selon ses dires – avoir la même carrière que le groupe Texas. Le type qui se croit le plus drôle du monde, celui qui sort des vannes pourries auxquelles on rit pour être poli parce que c’est le chef. Pas parce qu’elles sont drôles. Brent en vampirise presque la série, enfilant les perles de masochisme et d’humiliation sous le regard secrètement effaré de ses employés et supérieurs. Et pourtant, la série demeure humaine parce que derrière les personnages les plus grotesques se planquent les âmes les plus esseulées, qui se sont bâtis une fiction pour se protéger du monde. Deux saisons seulement et deux épisodes spéciaux de Noël en conclusion, ça parait peu selon les standards actuels mais suffisant pour en admirer l'écriture, comment ces personnages se cherchent, évoluent et se trouvent. Preuve qu'elle caricature, charge très peu, la série rajuste son regard sadique sur Brent, homme de beaucoup de foi, surtout de mauvaise.
Bref, ami bureautier/buraliste, si tu veux voir une session hygiène et sécurité se transformer en plan drague foireux, l’incidence de la distinction nain/petite personne sur la gestion des ressources humaines, une formation de commerciaux se transformer en concert acoustique, un type habillé en poulet en réunion avec ses supérieurs ou des employés de bureau lançant des chaussures sur le toit d’un pub, The Office est pour toi ! Et si tu penses que ces lignes ont été écrites dans un bureau, eh bien… Dvds disponibles en France, anglais sous-titré indispensable. Une adaptation française avec François Berléand est en cours de réalisation pour Canal plus.
Morceaux choisis.
Tim
"J’aime le ballet, les romans de Proust, les films de Delon. C’est cela qui a du donner l’idée à ma mère de m’acheter une casquette avec radio incorporée pour mon anniversaire. J’aime aussi la radio."
Dawn
"Lee m’a demandé en mariage à la St-Valentin, bien qu’il ne l’ait pas demandé face à face. Il l’a fait avec l’un de ces messages qu’on passe dans le journal. Je crois qu’il a du payer au mot parce que le message disait : « Lee aime Dawn, mariage ? », ce que j’ai apprécié parce qu’on ne tombe pas souvent sur un homme en même temps romantique et économe."
Gareth
"On fait des préservatifs avec tous les goûts de nos jours. Fraise, curry, etc… tu aimes le curry ?"
David Brent, se faisant sacquer par sa supérieure Jennifer après avoir sorti une blague raciste sur la "queue d’un noir". Extrait.
Jennifer – "je comprends que cela offense des gens."
David – "ce n’est pas raciste, je n’ai rien dit sur les noirs."
J – "la blague parle du sexe d’un noir."
D – "pourquoi serait-ce raciste, la blague parle du sexe d’un noir, ça arrive dans les blagues. Ca pourrait arriver."
J – "non, vous utilisez le stéréotype ethnique sur la taille du sexe des noirs parce que vous pensez que cela rend votre blague plus drôle !"
D- "ce n’est pas une insulte, c’est un compliment je trouve!"
J – "donc vous pensez que les noirs devraient être flattés parce que leur unique réussite dans la vie est d’avoir un pénis surdimensionné ?"
D- "je dis qu’ils ne devraient pas en avoir honte."
J – "c’est un mythe !"
D – "Je ne sais pas Jennifer, mais je pourrais vous montrer un magazine avec des preuves!"
J – "vous le pourriez ?"
D – "je n’en ai pas sur moi. Vous faites quoi après cette conversation?"
PS : ah oui, voir ici un espoir de fiction réussie française sur la vie au boulot!