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Dimanche 15 janvier 2006 7 15 /01 /2006 16:06

Howard Phillips Lovecraft (1890-1937)

HPL, l'homme à tête de statue d'Ile de Pâques premier de la classe, a été comme beaucoup d'adolescents passés et futurs, l'un de mes écrivains préférés. Etant rationnellement paresseux (narcolepsie face aux mathématiques) depuis toujours, je ne pouvais que m'intéresser au fantastique, à l'horreur, l'indicible – ce noir graal métaphysique et stylistique pour un écrivain autoproclamé matérialiste - par jeu (insérez ici commentaire ultérieur sur se faire peur par jeu quand on est gamin ou plus gamin). Ce ne sera pas le premier paradoxe.

HPL, écrivain seulement célèbre post-mortem, rêveur reclus à Providence (Nouvelle-Angleterre), snob autodidacte ayant du mal à joindre les deux bouts toute sa vie, antisémite mariée à une juive, nietzschéen aimant le thé avec trop de sucre, a écrit beaucoup de nouvelles frantastiques, visant l'horreur cosmique, comme il disait. HPL était un écrivain de transition, héritier des Poe et Hawthorne qu'il admirait : j'ai cru comprendre que la tradition fantastique protestante américaine était liée l' "awe" – mot anglais pauvrement traduit en français par effroi, sans recouvrir sa dimension agoraphobe, flippée et fascinée. L' "awe" serait inscrit dans la culture américaine, marquée par la peur de Dieu des premiers colons, effrayés par les territoires immenses et hostiles qu'ils venaient de découvrir. Où tout était donc possible, même le pire.  Mais HPL, passionné d'astronomie, convaincu que les humains n'étaient que des agrégats d'atomes qui disparaîtraient sans laisser d'âme, louche aussi vers la science-fiction, ses derniers écrits contrebalançant le gothique par des touches matérialistes : sa longue nouvelle Les Montagnes hallucinées, devant beaucoup à l'Arthur Gordon Pym de Poe, ne se contente pas du mystère antarctique (c'est froid, c'est grand, c'est vide, brrrr) mais y déterre une mythologie venue des étoiles, sans soucoupes volantes.

HPL a créé une mythologie qui plait forcément aux jeunes – mais pas trop – lecteurs. Un panthéon de dieux extraterrestres protoplasmiques, mentionnés dans des bouquins introuvables, rendant cinglés ceux qui en entendent parler dans de vieilles maisons perdues au fond des bois, et où un proche du narrateur / rejeton lointain de ces dieux pratique des trucs abominables dans la cave secrète. J'étais jeune, j'aimais forcément le côté souterrain géographique (tunnels, placards, cavernes), souterrain existentiel (une réinterprétation de l'histoire humaine, forcément plus marrante que l'officielle et réservée aux initiés, comme pour le Da Vinci Code), mythologie ordonnée (Schmurf est le Dieu-lombric du peuple épinard, Hydargos ne ressemble pas à Horos, Zeus s'est fait un tas de filles – on apprend un tas de trucs inutiles mais ordonnés quand on est jeune). Joueur du jeu de rôle adapté de son œuvre (L'Appel de Cthulhu), j'essayais de rester fidèle à son esprit et me reportais religieusement à ses nouvelles, dans le but de soutenir l'intérêt de séances de jeu tenant du happening expressionniste distancié de chambre à coucher, avec chips et Coca.

HPL, c'était aussi un style, hyperbolique et coloré : face au gouffre existentiel de narrateurs découvrant que Dieu, le Bien où les femmes n'existaient pas, HPL remplit, remplit. Ce style un peu décrié a finalement quelque chose de vain : l'horreur chez HPL est indicible mais il faut beaucoup de mots pour faire comprendre que tout cela est indicible et au-delà de toute compréhension humaine. HPL croit et ne croit pas au verbe. Le fin du fin de la fin du monde chez lui consiste à voir ses narrateurs cloués sur leur chaise écrire qu'une horreur venue de l'espace rentrée par sa fenêtre est en train de lui faire perdre la tête (Le Corbeau puissance dix et en plus court). Le relisant aujourd'hui, j'aime bien cette horreur gentleman, puritaine donc contrariée et où la vision du monde est finalement plus importante que savoir ce qu'il y a d'écrit à la page 731 du Necronomicon de la BU d'Arkham : les narrateurs interchangeables de HPL ne sont que ses doubles. Handicapés sociaux, solipsistes naphtalinés, ils ont peur du monde. Les nouvelles d'HPL suintent la peur du sexe, de la souillure (son père a fini en HP à cause de la syphilis), des gens, de l'altérité, de tout. Cet irrationnel, cet inconnu ("la peur de l'inconnu est la plus forte et la plus ancienne", écrivait-il comme credo), HPL voudrait le soumettre à la loupe de la science – comme les héros savants du Prince des Ténèbres de John Carpenter, s'efforçant de quantifier  le mal – non pour le dissiper, mais au contraire confirmer que c'est foutu. Souvent, HPL effleure la physique quantique, constate que mesurer la réalité, c'est se rendre compte qu'on n'a pas les bonnes unités de mesure. Les mots par exemple.

Par John Constantine - Publié dans : Dû (éloges, reconnaissances de dettes)
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Commentaires

Une bien belle plongée dans la tête flippée de l'écrivain misanthrope au prénom prémonitoire.  Sinon, j'ai trouvé le Nécronomicon aux puces, c'est assez... Oh, mon dieu, ils arrivent...  Yog-Sothot, Koth, Nyarlhathtotep
Commentaire n°1 posté par AlexRow le 17/01/2006 à 13h23

"prénom prémonitoire"? Howard, canard, coward?

ah oui, "awe" (dit avec la bouche bien roulée comme dans la Pub Géant Vert).

 

Réponse de John Constantine le 19/01/2006 à 10h54
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