Howard Phillips Lovecraft (1890-1937)
HPL, l'homme à tête de statue d'Ile de Pâques premier de la classe, a été comme beaucoup d'adolescents passés et futurs, l'un de mes écrivains préférés. Etant rationnellement paresseux (narcolepsie face aux mathématiques) depuis toujours, je ne pouvais que m'intéresser au fantastique, à l'horreur, l'indicible – ce noir graal métaphysique et stylistique pour un écrivain autoproclamé matérialiste - par jeu (insérez ici commentaire ultérieur sur se faire peur par jeu quand on est gamin ou plus gamin). Ce ne sera pas le premier paradoxe.
HPL, écrivain seulement célèbre post-mortem, rêveur reclus à Providence (Nouvelle-Angleterre), snob autodidacte ayant du mal à joindre les deux bouts toute sa vie, antisémite mariée à une juive, nietzschéen aimant le thé avec trop de sucre, a écrit beaucoup de nouvelles frantastiques, visant l'horreur cosmique, comme il disait. HPL était un écrivain de transition, héritier des Poe et Hawthorne qu'il admirait : j'ai cru comprendre que la tradition fantastique protestante américaine était liée l' "awe" – mot anglais pauvrement traduit en français par effroi, sans recouvrir sa dimension agoraphobe, flippée et fascinée. L' "awe" serait inscrit dans la culture américaine, marquée par la peur de Dieu des premiers colons, effrayés par les territoires immenses et hostiles qu'ils venaient de découvrir. Où tout était donc possible, même le pire. Mais HPL, passionné d'astronomie, convaincu que les humains n'étaient que des agrégats d'atomes qui disparaîtraient sans laisser d'âme, louche aussi vers la science-fiction, ses derniers écrits contrebalançant le gothique par des touches matérialistes : sa longue nouvelle Les Montagnes hallucinées, devant beaucoup à l'Arthur Gordon Pym de Poe, ne se contente pas du mystère antarctique (c'est froid, c'est grand, c'est vide, brrrr) mais y déterre une mythologie venue des étoiles, sans soucoupes volantes.
HPL a créé une mythologie qui plait forcément aux jeunes – mais pas trop – lecteurs. Un panthéon de dieux extraterrestres protoplasmiques, mentionnés dans des bouquins introuvables, rendant cinglés ceux qui en entendent parler dans de vieilles maisons perdues au fond des bois, et où un proche du narrateur / rejeton lointain de ces dieux pratique des trucs abominables dans la cave secrète. J'étais jeune, j'aimais forcément le côté souterrain géographique (tunnels, placards, cavernes), souterrain existentiel (une réinterprétation de l'histoire humaine, forcément plus marrante que l'officielle et réservée aux initiés, comme pour le Da Vinci Code), mythologie ordonnée (Schmurf est le Dieu-lombric du peuple épinard, Hydargos ne ressemble pas à Horos, Zeus s'est fait un tas de filles – on apprend un tas de trucs inutiles mais ordonnés quand on est jeune). Joueur du jeu de rôle adapté de son œuvre (L'Appel de Cthulhu), j'essayais de rester fidèle à son esprit et me reportais religieusement à ses nouvelles, dans le but de soutenir l'intérêt de séances de jeu tenant du happening expressionniste distancié de chambre à coucher, avec chips et Coca.
HPL, c'était aussi un style, hyperbolique et coloré : face au gouffre existentiel de narrateurs découvrant que Dieu, le Bien où les femmes n'existaient pas, HPL remplit, remplit. Ce style un peu décrié a finalement quelque chose de vain : l'horreur chez HPL est indicible mais il faut beaucoup de mots pour faire comprendre que tout cela est indicible et au-delà de toute compréhension humaine. HPL croit et ne croit pas au verbe. Le fin du fin de la fin du monde chez lui consiste à voir ses narrateurs cloués sur leur chaise écrire qu'une horreur venue de l'espace rentrée par sa fenêtre est en train de lui faire perdre la tête (Le Corbeau puissance dix et en plus court). Le relisant aujourd'hui, j'aime bien cette horreur gentleman, puritaine donc contrariée et où la vision du monde est finalement plus importante que savoir ce qu'il y a d'écrit à la page 731 du Necronomicon de la BU d'Arkham : les narrateurs interchangeables de HPL ne sont que ses doubles. Handicapés sociaux, solipsistes naphtalinés, ils ont peur du monde. Les nouvelles d'HPL suintent la peur du sexe, de la souillure (son père a fini en HP à cause de la syphilis), des gens, de l'altérité, de tout. Cet irrationnel, cet inconnu ("la peur de l'inconnu est la plus forte et la plus ancienne", écrivait-il comme credo), HPL voudrait le soumettre à la loupe de la science – comme les héros savants du Prince des Ténèbres de John Carpenter, s'efforçant de quantifier le mal – non pour le dissiper, mais au contraire confirmer que c'est foutu. Souvent, HPL effleure la physique quantique, constate que mesurer la réalité, c'est se rendre compte qu'on n'a pas les bonnes unités de mesure. Les mots par exemple.
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SAS à San Salvador
Raoul Coutard - chef opérateur de Godard - réussit un exploit que doivent lui envier Raoul Ruiz, John Ford ou Alexandre Jardin: pondre un équivalent visuel et fidèle, jusqu'au vertige, d'une oeuvre littéraire. On traverse donc ce SAS comme le bouquin: très vite, l'oeil humide, la bouche bée. Coutard torche la chose comme De Villiers gicle ses 256 pages droitières de tringlages et d'assassinats sponsorisés par la CIA. Ca traine et s'étire tout comme De Villiers se paye à la ligne, l'action est lymphatique, on ne comprend pas tout. Le look 80's est très prononcé, rappelant les anciennes pubs Axe "laissez le charme agir!", le pseudo-pastis Pacific (avec la nageuse), les affiches du Club Med ou La Boum 2. Mine de rien, Coutard et De Villiers touchent au coeur du vrai travail d'espion, qui est de s'ennuyer au bar en attendant de rencontrer Ricardo qui connait Miguel qui connait Sebastiano qui connaît Sancho. On appréciera la caméra qui cherche pudiquement un pot de fleurs pendant que les personnages copulent hors-champ. Ou les essuie-glace actionnés par l'Homme Invisible, le liquide de nettoyage giclant sur le pare-brise alors que Malko honore une correspondante sur une voiture. Fin du fin, les filtres colorés pour enchaîner les scènes et clore chaque chapitre : les auteurs nous rappellent que l'oeuvre est d'abord un livre.
Reposant entièrement sur les épaules d'un acteur quasi-inconnu, fringant quinquagénaire britannique et shakespearien aux allures de militaire colonial de carrière du nom d'Edward Woodward, la série ne révolutionnait rien mais était redoutablement efficace. Tournage en décors naturels à New York, plus que télégénique (ça changeait des séries policières ensoleillées californiennes), héros d'humeur sombre, toiles de fond variées (Chinatown, les bars de célibataires, le quartier de la confection, Time Square interlope). La ville cristallise parfaitement les grandes peurs sécuritaires et urbaines, alors que les pics de criminalité semblent péter. On est en pleine "reaganite". Gap et Disney Store n'ont pas encore occupé Time Square, parfaitement crade. Le justicier de fiction fait florès, qu'il roule en bagnole robotisée, soit flic, ou pratique l'autodéfense. CBS imagine donc un redresseur de torts vieillissant – figure paternelle, le vieux Reagan père de la nation, blabla. Il faut un héros âgé pour plaire aux plus de cinquante ans et une forme de réalisme social (= la ville, c'est flippant) pour scotcher les moins de cinquante ans. Matlock, Arabesque… ok : mais à voir McCall malmener comme un sac de patates un flic ripou joué par Will Patton contre un mur, en lui gueulant "vous êtes tellement sale que ça me rend malade", on sait qu'on est ailleurs.